Avez-vous déjà vu cette affiche publicitaire vantant les mérites d’une visite familiale au zoo ? On y voit des parents et des enfants ouvrant des yeux ébahis en découvrant telle ou telle espèce animale, qu’ils montrent du doigt tout en s’émerveillant. C’est un peu ce que vous auriez souhaité vivre en venant ici, et on ne vous reprochera pas d’être un peu idéaliste par moment.

Sachez d’abord qu’une visite en bonne et due forme est programmée pour durer trois ou quatre heures minimum1 , mais vous ne saviez pas avant ce jour que la capacité d’émerveillement de votre enfant1 ne dépasserait pas trente minutes. Vous avez sûrement fait l’erreur grossière de commencer la visite en vous arrêtant méthodiquement devant chaque cage, même si elle était vide (combien sommes-nous à avoir lu jusqu’au bout le panneau explicatif se rapportant à l’espèce en question avant de nous apercevoir qu’elle n’était pas dans sa cage ? Dans ces cas-là, on reste encore un peu à attendre, au cas où l’animal sortirait de sa cachette !), pendant que votre aîné, qui lui veut aller à l’essentiel, ne cesse de scander : « on va voir les éléphants ? Ils sont où les éléphants ? » jusqu’à ce qu’il les ait devant lui, toute autre espèce ne revête à ses yeux qu’un intérêt limité. Et il faut être drôlement patient pour convaincre son enfant de ralentir la marche puisque les éléphants nous attendront de toute façon. Mais il avait sûrement raison de vous hâter, car à force de perdre du temps sur des espèces dont vous oublierez le nom et jusqu’à l’image (sur les photos on voit très bien les carrés du grillage, mais pas du tout le petit ouistiti !), il ne vous restera plus qu’une demi-heure avant la fermeture du parc pour enfiler au pas de course environ 150 variétés toutes plus intéressantes les unes que les autres au moment où votre famille ne pense plus qu’à rentrer à la maison.

C’est souvent à ce moment-là qu’on entend les pères de famille dire à leur fiston : « mais regarde, Théo, là, le tigre, et là, l’hippopotame… » mais Théo n’a plus envie de regarder et l’hippopotame est de toute façon impossible à repérer aujourd’hui. Et puis, soyons francs, les dessins animés ne servent pas la cause des zoos car les animaux qu’ils représentent à l’écran sont tellement plus sympathiques : leurs couleurs sont vives, ils sont actifs, ils parlent, chantent, font du vélo et ne sentent pas mauvais !

Certes, ceux du parc zoologique[3] sont tout de même animés : l’éléphant par exemple se balance d’un pied sur l’autre et tend la trompe en attendant que vous lui donniez un petit quelque chose à manger. Dommage que vous ayez oublié le sac de pain dur que vous réserviez pour l’occasion depuis plusieurs mois et qui encombre inutilement la cuisine ! Vous auriez pu vivre un moment touchant d’interaction avec ce monstre gentil. Heureusement, les pachydermes d’aujourd’hui mangent du pop-corn et Théo pourra lui en donner, à moins qu’il n’ait cédé à la gourmandise et vidé le paquet pendant que vous vous intéressiez au ouistiti… ou qu’il ait renversé le contenu par terre en essayant de l’ouvrir tout seul.

L’autre animal qui peut faire concurrence à l’éléphant pour motiver les enfants, c’est bien sûr sa majesté le lion. Mais alors, quelle déception ! Neuf fois sur dix, on ne le voit pas et on ne l’entend pas, car il fait la sieste derrière un rocher. Celui qu’on présente comme étant le roi de la jungle, majestueux, imposant, féroce, vif et puissant, n’est plus à vos yeux qu’une grosse boule de poil qui, lorsqu’il veut bien bouger, secoue nonchalamment la queue pour éloigner les mouches (ce en quoi il ne diffère pas tellement des vaches de Normandie), ou baille d’un ennui qui ne va pas tarder à vous envahir aussi. Vous restez néanmoins près du grillage, à attendre avec optimisme qu’il se passe quelque chose que les autres touristes vont manquer, jusqu’à ce que vous tombiez sur le petit écriteau suivant : « le saviez-vous ? Le lion dort jusqu’à 20 heures par jour ».

Avez-vous remarqué que près des animaux vedettes des zoos, il y a toujours un petit plan d’eau où batifolent joyeusement des canards en liberté ? Et pendant que tigres, lions et panthères se terrent dans le mutisme et l’apathie, eux font un vacarme de tous les diables et lancent des « coin coin » fiers et moqueurs que personne ne prend la peine de remarquer. C’est injuste. Parce que si vous vouliez avoir le grand frisson en approchant le boa constricteur, il va vous falloir ravaler votre présomption et vous rendre à l’évidence : les visiteurs sont en général beaucoup plus animés que les riverains.

Certains, rusés, ont remarqué que pour voir un peu d’animation, il suffisait d’être présent aux repas des animaux, dont les heures sont indiquées parfois sur quelques panneaux. Il est vrai que le repas des fauves à 16h ne manque pas d’intérêt, enfin, c’est ce qu’on vous a rapporté après coup, car pour une raison ou pour une autre, le fameux repas n’a pas eu lieu à l’heure indiquée (dommage, d’ailleurs : vous avez couru pour y arriver, car vous étiez retenu par le repas des macaques dont vous n’avez vu que la fin). Le seul repas qui vaille le coup et qui soit vraiment ponctuel, c’est celui du visiteur moyen. A midi trente, quoi qu’il arrive, tous les bancs sont pris d’assaut pour dévorer le pique-nique (enfin ce qui n’a pas été jeté aux animaux) pendant lequel la fratrie reproduit les mêmes conflits et les mêmes chamailleries que les petits singes dont on se moquait tout à l’heure allègrement.

  1. L’aîné, bien sûr, car le plus petit dans sa poussette s’est assoupi et ne rouvrira l’œil que lorsqu’on sortira du parc ; n’ayant rien vu de la visite, vous devrez pour lui y retourner l’an prochain. Ne vous y fiez pas : il n’y a rien de logique là-dessous ! vous passerez toute la visite à vous demander pourquoi les singes sont à côté des condors et des chèvres, pourquoi il y a deux sites différents pour les ours, pourquoi les flamands rose ne sont pas avec les grues et surtout, surtout, pourquoi les éléphants ne sont pas à l’entrée du zoo, pour qu’on règle cette affaire au plus tôt !  2