Commençons notre réflexion par un petit aparté terminologique : de nos jours, on ne va plus en vacances à la montagne, ni à la neige, on va en vacances au ski. Du cadre, du contexte géographique, on est passé directement à l’outil de nos vacances. C’est lui qui a pris le dessus. Et pour cause. Lors de ces vacances, l’outil est prépondérant, omniprésent. Tout est subordonné au ski. Il a dérobé jusqu’à notre simple contact avec la neige. La neige n’est plus, c’est une piste de ski. La montagne n’est plus, c’est une descente ou une montée. Parfois, le séjour aura passé sans qu’on entende ce délicieux « brouitch » du pied qui s’enfonce dans la neige meringuée.

Les vacances au ski, c’est un monde extraordinaire qui a de quoi surprendre les néophytes, ces simplistes qui s’étaient figuré un séjour plus naturel. Tout vous déroute ici : en fait de « chalets sur la montagne » que votre naïve imagination vous avait fait espérer, vous vous retrouvez dans un complexe d’immeubles type HLM, étrangement reliés les uns aux autres par des passerelles et des escaliers en fer (qui se révéleront plus tard de vicieux toboggans). Tout vous échappe un peu ; même vos amis, vous ne les reconnaissez pas : ils ont revêtu leurs superbes combinaisons, ils vous rappellent vaguement des Bibendums au visage luisant et à la démarche terrifiante dans leurs chaussures de Robocop. Mais ne vous y trompez pas : tout à l’heure, sur les pistes, ils seront souples comme des chenilles se tortillant à la verticale et c’est vous qui aurez l’air gauche. Pas étonnant d’ailleurs d’être maladroit lorsqu’on a les pieds prisonniers dans des appareillages que les scénaristes de bandes dessinées de science-fiction des années 50 n’auraient pas même imaginés. Peu importe, vous essayez avec une pointe d’angoisse de partager l’enthousiasme de vos petits camarades de déguisement car, bientôt (vous promettent-ils), sur les pistes, toutes ces contraintes seront vite oubliées.

Mais rappelez-vous que la première journée de ski est toujours un peu longue à démarrer. Dans quelques heures, tout ira très vite (trop vite), mais pour mieux apprécier ces futurs instants, il faut d’abord peiner et traîner avec de lourdes charges. D’accord, on est prêt à marcher sur la lune, ça ne fait pas de doute, mais il faut encore s’alourdir avec le poids de deux skis et de deux bâtons et ça, croyez-moi, c’est tout un art. Pour votre ami Christian le bellâtre, ça a l’air d’une manipulation des plus faciles : avec deux doigts, il tient ses deux skis reposant légèrement sur son épaule et ses bâtons sont discrètement enfilés dans les skis et parfaitement emboîtés. Il parvient même à ouvrir la porte du magasin de location de skis tout en enfilant ses gants, à sortir sans renverser le présentoir des lunettes de soleil, et sans assommer personne. Christian, il impose le respect. Vous, on vous pardonnera votre maladresse avec une affectueuse condescendance et Gonzague, qui heureusement a une doudoune super rembourrée, saura dorénavant se tenir à plus de deux mètres derrière vous.

Ne vous en faites pas, le trajet jusqu’au guichet des forfaits est le plus pénible, mais dans quelques minutes, c’est certain, vous aurez accès aux joies de la montagne. Enfin, y’a intérêt, vu le prix du forfait ; et ce n’est certes pas le premier jour qu’on va l’amortir parce qu’avec toutes ces histoires, la journée est bien entamée.

A part pour celui de la bande qui a oublié sa photo d’identité et qui devra prendre un forfait journée, tout s’est bien passé et la bande de joyeuses chenilles s’apprête à glisser.

Vous vous habituerez très vite à tous ces rites étranges qui ont l’air si compliqués la première fois : faire cliquer et claquer ses chaussures dans les skis, enfiler les cordons de ses bâtons autour des poignets, cacher ses oreilles sous son bonnet, coincer son écharpe sous son blouson, retirer les cordons de ses bâtons pour enfiler ses grosses moufles (ça c’est drôle les moufles, ça vous rappelle lorsque, enfant, vous faisiez des bonnes parties de boules de neige ; mais maintenant, fini la rigolade : on est au ski !), repérer où sont (déjà) partis vos copains qui pensaient que vous suiviez – ce qui n’est pas évident car vous êtes ébloui. D’ailleurs, cela vous rappelle qu’il faut mettre vos lunettes de soleil intergalactiques qui sont dans la poche intérieure de votre blouson, d’où la nécessité de retirer sa moufle droite et de la coincer entre ses dents et vite-vite-vite tout est en place, ça y est, vous pouvez rattraper vos « amis » - quoiqu’au cours de la journée vous ne manquerez pas d’en douter.

Mais, ma parole, vous vous étonnez ! C’est facile de glisser sur des skis et d’avoir du style ! Vous êtes fier mais vous vous méprenez : vous n’êtes même pas sur une piste verte, vous vous trouvez encore sur un chemin bleu layette qui vous conduira à la télécabine. La télécabine ou le télécabine ? Est-ce féminin ou masculin cette machine monstrueuse qui avale des petits vacanciers en son ventre résonnant d’étranges gargouillis métalliques et qui les recrache en une pauvre petite guirlande aérienne, abandonnés à leur triste sort, au gré du vent, des tempêtes, du vertige, et de la vétusté des pylônes tenant debout miraculeusement en dépit des dénivellations ? Quand on passe le portillon de métro les matins de travail, avec la foule et son ticket à 0,5 €, on est bien moins heureux que lorsqu’on passe le portillon de la télécabine avec tout autant de foule, le poids des skis, la torsion du buste sur la droite pour présenter son forfait à 50 € qui s’est caché sous le blouson qu’il va falloir rouvrir si tant est qu’on arrive à actionner la fermeture éclair avec les moufles.

Allons, ne perdez pas patience et respirez un bon coup : vous êtes en haut des pistes et le spectacle de ces chaînes de montagne s’impose. C’est d’ailleurs dommage que vos amis soient si pressés de descendre car après tout vous auriez bien pris un temps de communion avec la nature ; mais encore une fois, rappelez-vous que vous êtes au ski, vous leur appartenez même (aux skis) et ce sont eux qui décident dans quel sens vous glisserez, à quelle vitesse et avec quel style. Ils sont si brefs ces moments où l’on respire l’oxygène si pur de ces paysages si grandioses. Alors que ce soir, on sera si serré dans un appartement plus petit que chez soi qui n’était déjà pas bien grand. On est tout le temps serré d’ailleurs au ski : dans l’appartement, dans son lit superposé, dans ses chaussures, dans ses gants, dans ses lunettes, dans les œufs, dans la superette où tout le monde afflue en même temps, dans le train à l’aller, dans les embouteillages en rentrant… Et on a le culot de dire au retour des vacances, à ses amis qui sont tout pâlots de n’être pas partis : « ça fait du bien d’être au grand air ! » On a aussi les jambes serrées quand on skie bien, les fesses également (même après être descendu du tire-fesses), et l’estomac, lui, est plus que serré, il est totalement noué. Ce qui ne nous surprend pas car mine de rien, on n’est là que pour quelques jours et on s’est lancé un terrible défi gastronomique : il a fallu s’enfiler la raclette, la tartiflette et la fondue savoyarde (pas question d’y échapper : après les vacances, ce sera beaucoup moins drôle et beaucoup moins cher).

Vos amis ont néanmoins raison : il faut prendre des forces car les épreuves vous attendent, surtout lorsque Christian vous crie en haut de la piste : « tu vas voir, celle-là elle est super facile ! » « ah oui ? et alors pourquoi elle s’appelle ‘le tremplin de la mort’ ? », auriez-vous envie de lui demander, mais il est trop tard, le Prince de la Glisse est déjà presque en bas ; cela vous plonge d’ailleurs dans une réflexion sur la gestion du temps qui est étrange ici : pour les As de la Glace, le plaisir est certain, mais il ne dure que 5 minutes (contre 15 minutes de remonte-pente). Alors que pour vous, le temps est multiplié par 6 mais le plaisir est divisé par 3. Ce genre de réflexions, vous avez tout le loisir de les méditer quand vous êtes minablement accroché à une bosse, face au dilemme du vertige et de la plaque de verglas.

Et lorsque, les jambes tremblantes, le torse en sueur, mais le bout des oreilles gelé, vous parvenez enfin à rejoindre le groupe qui se prélassait au soleil et reprenait ses forces en vous attendant, vous ressentez déjà les symptômes de la dépression lorsqu’une voix dans le groupe lance : « on la refait ? »

Les vacances au ski s’échelonnent en général sur trois semaines : les grands adeptes, une semaine avant leur départ, s’entraînent déjà à faire les bons mouvements, et exercent leur corps par une gymnastique consciencieuse ; d’autres, comme vous, auront besoin d’une semaine de repos après leur séjour.